Se promener avec son chien : deux mondes à relier

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par | 22 Mai 2026

Accompagner, c’est aller avec, être avec. Il induit d’être en relation avec ceux que nous nommons nos compagnons.

Or, l’humain a un point de vue anthropocentré sur tout ce qui l’entoure, et les balades avec nos chiens n’échappent pas à nos interprétations.

Pour une fois, tentons de nous décentrer !

L’Umwelt : comprendre le monde sensoriel du chien

jakob von uexkull

Sans prétendre entendre les pensées de nos chiens, on peut tout de même s’accorder sur le fait que nous voyons et ressentons le monde différemment, dans les limites de nos sens, de nos capacités physiques et de notre compréhension.

Cela me rappelle le mythe de la caverne de Platon, de laquelle les hommes déduisaient le fonctionnement du monde en voyant des ombres se refléter sur les parois.

Ce concept adapté aux espèces et aux individus a été étudié au début du XXᵉ siècle par des éthologues (notamment Jakob von Uexküll) sous le nom d’ « Umwelt », que l’on peut traduire par « monde propre ».

Petit exercice pour imaginer le monde du chien

Je me promène au parc du héron, côté LAM. Je descends la grande pente après le parking, les muscles de mes cuisses me retiennent de dévaler la côte et de finir dans le lac.

Le soleil réchauffe mon visage, la vue m’enchante et me ressource : les arbres, le plan d’eau, les canards, les sentiers bien tracés et le ponton de bois. Malgré le bruit de fond de l’autoroute, je peux me griser de l’ambiance sonore : chants d’oiseaux, feuillages qui se balancent au vent, rires d’enfants.

Je sais que juste derrière, sur la gauche, se trouve le musée et ses sculptures extérieures, ses visites gratuites les 1ers dimanches du mois et ses ateliers enfants. Je sais qu’en allant à droite, je tomberai sur l’aire de jeux avec sa toile d’araignée, le manège coloré et les poneys qui tournent en rond dans leur carrière.

Parc du Héron, Villeneuve-d'Ascq

Je suis vigilante aux vélos qui pourraient surgir sur le chemin, à ne pas laisser mon chien aller dans l’eau régulièrement polluée aux cyanobactéries, et à le remettre en longe dès que l’on croise un congénère attaché.

J’aime beaucoup cet endroit, chargé de souvenirs d’amis, de chiens, d’enfants, d’après-midis ensoleillés ou enneigés, de micros-drames et de bonheurs purs.

Mon chien Oslo adore aussi cette promenade. Je le vois à sa façon de bondir joyeusement de voiture, à son corps à la fois souple et concentré, à son gros museau qui se colle quasi instantanément au sol, à sa queue qui bat avec emphase, à sa façon de galoper pour se stopper net devant un buisson, à ses oreilles qui se dressent si mignonnement.

Pour autant, alors que nous partageons le même espace-temps, notre bonheur est à la fois partagé et compartimenté.

Je suis incapable d’appréhender ce qui se passe dans son corps et son esprit, ou uniquement par certains bouts théoriques et biaisés : je le vois crocheter une odeur et remonter une piste, mais quand je tente de me la représenter, c’est ma vue qui prend le relais de mon odorat déficient et trace des lignes colorées, m’éloignant du monde de mon chien.

Quid des sons, des sensations, des pensées ? Je ne le saurai jamais, mais ce que je sais, c’est que je peux le laisser profiter de son monde, en interférant le moins possible.

Respecter les besoins de son chien en promenade

J’aime mon chien, d’un amour viscéral qui m’étonne encore parfois, et je plains les humains qui ne le comprennent pas. J’aime son regard, la forme de son museau et sa truffe, ses oreilles qui se relèvent quand il se concentre, ses frisottis sur le poitrail, la douceur de son pelage, son odeur, sa façon de bouger. J’aime son humour quand on joue, j’aime ses bruits de truffe quand il prend les odeurs, son ardeur à creuser un trou, sa manie de faire le loup pour laisser sortir ses émotions.

Si je m’écoutais, je passerais mon temps à lui parler, à interagir avec lui, à le toucher, à le stimuler pour le plaisir de voir cette étincelle de bonheur faire friser son œil. Je le contrôlerais aussi, lui proposant ce qui m’enthousiasme, l’empêchant d’aller vers ce qui n’est pas digne d’intérêt ou que je trouve sale.

Mais mais mais… si je me laissais aller, je lui gâcherais complètement ses promenades, empiétant sur son Umwelt et l’empêchant de ressentir le monde, son monde.

Trois règles d’or pour promener son chien autrement

flairer

Le laisser renifler

Même quand c’est dégueu (sauf danger bien entendu !). Même quand je ne comprends pas l’intérêt. Même si je ne vois rien.

C’est son monde, ses centres d’intérêt, ses interactions. Puisque c’est sa balade, autant être cohérente et le laisser en profiter en tant que chien.

Et les chiens ont besoin d’interagir avec leur environnement.

Flairer lui permet d’analyser qui est passé par là, comment il se sentait, ce qu’il avait mangé, ce que son voisin lui a répondu… Toute une vie sociale dans quelques molécules !

Ces molécules sont analysées en quelques microsecondes : le chien peut « sniffer » jusqu’à 140 fois quand il prend les odeurs, on le voit aux frémissements des fentes sur le côté de sa truffe.

Cela lui demande un effort, une attention accrue, c’est une réelle dépense mentale qui échappe totalement à mon appréhension, d’où la nécessité de m’imposer consciemment le respect de ce besoin.

Et pour moi aussi cela peut représenter un effort : je réprime fréquemment mon réflexe du « non !» quand Oslo hume avec délice un caca ou qu’il se dresse en mode suricate pour analyser le contenu d’une poubelle…

Mais finalement, est-il plus ou moins sale d’avoir analysé chimiquement un sandwich pourri plutôt que de l’herbe coupée ?

Savoir se taire pendant la balade

Ça aussi c’est difficile ! J’ai tellement envie de partager ce que je vois ou ressens avec lui ! et pourtant…

Imaginez, vous êtes en plein kiff, celui que vous voulez : la dernière vidéo de Manon Bril, un reportage de Blast, un roman de Robin Hobb… Vous êtes à fond, vous êtes concentré, le monde s’est rétracté pour exister dans cette bulle qui est devenue votre réalité du moment.

silence

Et là, le boulet. La collègue (vous lisez de la fantasy au boulot !?), le mari, l’enfant, le voisin, la démarcheuse… Une personne vous parle et vous extrait de votre monde recréé, vous obligeant à répondre, à interagir.

Vous réussissez à vous replonger dans votre activité, au prix d’un effort – et d’un agacement légitime. Et bim, re-boulet. Je peux prendre une glace ? Tu as fait la déclaration d’impôt ? Tu me prêtes ta perceuse ?
Je ne sais pas vous, mais moi ça me met d’une humeur de … hum, de mauvaise humeur ! Et surtout ça me gâche le plaisir. Interrompue une fois, deux fois, il est certain que je vais reposer mon livre et attendre d’être enfin tranquille pour reprendre ma lecture.

C’est exactement ce que nous faisons subir à nos chiens en promenade. Tout à leurs odeurs, leurs analyses, leurs réflexions, ils sont extraits de leur monde par nos « oulala ça sent bon ici on dirait » et autres « ça va mon chéri ? ». Ça allait bien jusqu’à il y a une seconde, avant que tu ne me déconcentres, me répondrait Oslo s’il avait la parole.
Ça n’empêche pas toute interaction, et il ne faut surtout pas ignorer nos chiens pendant les promenades, qui sont des moments partagés. Mais ça oblige à la fois à la parcimonie et au choix du bon moment !

marcher a son rythme

Marcher au rythme de son chien

Nous minimisons souvent l’impact de notre connexion à notre chien dans le rythme des balades, alors qu’ils gardent un œil sur ce que nous faisons (sauf concentration intense comme vu précédemment).

La vérification est simple : sans rien dire, mettez-vous à courir, votre chien va courir. Faites demi-tour, il fera demi-tour. Un chien bien dans ses pattes se posera si vous vous posez.

Pour l’humain, se promener = aller d’un point A à un point B. Certains vont vite, performent et décomptent fièrement leurs pas. Certains flânent en pleine conscience et profitent du moment présent. D’autres rationalisent et vont d’étape en étape : un banc pour prendre le goûter, un spot pour faire une photo, un détour par les toilettes…

Mais pour le chien, se promener = explorer. Point de ligne droite, mais des zig-zags, et repasser 27 fois par le même sentier ou s’arrêter 14 fois devant le même buisson est tout à fait envisageable et rationnel.

Ces deux visions se superposent avec inégalité : alors qu’Oslo me suivra si je prends le sentier à gauche, il est moins évident que j’accepterai de faire 300 mètres en quadrillé sur une balade d’une heure…

Il est donc important d’en avoir conscience, pour là aussi réussir à faire une promenade de chien : s’il s’arrête, je m’arrête, car si je continue d’avancer, il finira par laisser tomber son odeur ou son trou pour me rejoindre. S’il trottine je trottine, surtout s’il est attaché, car marcher avec quelqu’un de plus lent génère de l’inconfort, tous les parents le savent. S’il fait demi-tour, et bien je fais demi-tour, et tant pis pour la colline suivante qui me semblait prometteuse : si je veux combler mon besoin humain de savoir ce qu’il y a après plus loin, je pourrai refaire la balade seule !

Se promener à hauteur de chien

Appliquer ces 3 règles n’est pas toujours possible, je ne sais même pas si c’est toujours souhaitable : nos chiens doivent aussi composer avec nos contraintes horaires, nos environnements urbains, et notre disponibilité à l’instant T, et c’est la vie.

Mais s’y efforcer le plus souvent possible, c’est respecter son chien et le monde dans lequel il évolue, son monde propre.

C’est combler ses besoins, lui permettre d’être un chien bien dans ses pattes.

Heureux retour de bâton, se promener à hauteur de chien renforce la qualité de la relation que nous tissons avec lui, sa confiance en nous, et son optimisme en général !

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